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L’Art et la Tradition 1 :
Comme les pyramides
égyptiennes ou mayas, les zigguraths assyriennes ou les
monuments mégalithiques, les cathédrales sont des vaisseaux
construits par les hommes pour voyager vers le domaine du divin.
Ce sens de l’existence
d’entités dominantes poussa les hommes à inventer des formes de
bâtisses imposantes.
Les artisans se lancèrent
dans l’édification de bâtisses de plus en plus grandes. Ce fut le
temps des massives églises romanes.
Les artisans se
transformèrent, alors en artistes. Les symboles qui étaient la
vieille écriture des hommes réémergeat. En force. Il fallait
signifier à coup de marques et de signes. Il fallait transmettre.
Tout ! Messages de la religiosité pêle-mêle avec des données
profanes ou ésotériques. Il fallait laisser un héritage. Cette folie
engendra l’envie d’utiliser trois lumières qui illuminent l’esprit
humain : force, raison et beauté. L’art, cette écriture
cosmique et universelle, avait trouvé dans la construction de ces
monuments stupéfiants, de quoi laisser tous les messages pour des
temps à venir. |
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L’Art
et la Tradition 2
Au beau milieu de la foule des vénérables figures de saints, d’apôtres et autres acteurs de l’histoire du christianisme, apparaît, lorsqu’on déchiffre ces livres de pierre, un véritable peuple de monstres. Ce ne sont que gueules qui hurlent, mufles qui grimacent et visages démoniaques qui ricanent, sardoniques, comme s’ils se moquaient des fidèles qui passent et repassent en-dessous d’eux. Gargouilles, diables, êtres étranges et animaux bizarres, attirent forcément l’attention de l’observateur attentif. Ces personnages constellent colonnes et murailles, chapiteaux et corniches. Ils surgissent partout, hantent le moindre recoin, la plus petite corniche.
Mais pourquoi tous ces monstres sont-ils si présents, tellement ostensibles ? Était-ce une conception de l’enfer promis aux pécheurs ? Une présence diabolique, voulue, mêlée aux exemplaires scènes de religieuses destinées aux croyants. Cependant, la question demeure : quelle avait été la volonté des artistes taillant la pierre et la ciselant pour ajouter ce peuple étonnant sur des édifices dédiés à la foi et à ce que la morale de l’époque appelait le Bien avec un grand « B » ? Il est vrai que pour ce « Bien » devienne évident aux yeux de tous, il fallait, à l’inverse, montrer le « Mal ». C’est sans doute à cause de cela que cette ribambelle de créatures démoniaques fût sculptée en miroir les effigies des saints, des Christs et de tous leurs apôtres, afin de mieux dominer le peuple des dévots, il fallait impressionner les esprits…
Les gargouilles, dragons, chimères, et autres bêtes imaginaires représentaient, dans la croyance populaire, la foule des êtres malfaisants. Les créatures du Diable et de son enfer, l’empire du Mal pour tout dire, symbolisaient l’envers du « Bien ». Or, les gargouilles et les dragons, tous ces monstres terrifiants découlaient du serpent initial. Le fameux serpent. Il faut savoir, qu’avant Eve et Adam, le serpent, dans les religions anciennes, était le symbole du Savoir, de la Sagesse, donc de la science, sinon de la conscience. Partant de là, cet animal rampant et fuyant (opposition à l’homme debout et visible) devenait, selon les tenants de la nouvelle religion, le symbole du Mal absolu. Les dragons, les êtres hybrides, les gargouilles, ou les diables et démons, qui surplombaient la foule des fidèles, avaient été placés là pour terroriser (et, peut-être, éloigner), le profane. De tout temps, les détenteurs de secrets (lire : détenteur de connaissances) avaient voulu pérenniser ce qui leur était confié et, surtout en éloigner les curieux.
Il fallait maintenir le vulgaire dans l’ignorance, préserver l’intelligence et le Savoir, sauvegarder la compréhension des arcanes de la conscience humaine à l’usage de quelques initiés fiables et discrets. L’Église catholique, par sa volonté hégémonique, joua un rôle important dans la conservation de ces secrets. La peur et la terreur ont toujours été des barrières très sûres et presque infranchissables… Il fallait que les messages et ses règles soient à l’abri des péripéties de l’Histoire, le plus longtemps possible. Les temps n’étaient pas encore venus. On se servit des artistes tailleurs de pierre pour inscrire ces interdictions dans la pierre, ce matériau durable, et aux endroits où la masse des gens convergeait (et convergerait) durant des siècles : les églises. Le but était de préserver le temps nécessaire à atteindre l’époque de la grande révélation, c’est à dire l’Apocalypse… Peut-être sommes-nous
arrivés enfin à cet âge d’or, tant promis, tant espéré, tellement
craint. |
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L’Art
et la Tradition 3 Par Rolf Kesselring
Secrets ? Messages ? Encore faut-il savoir ce que recouvrent ces mots. Afin de protéger les secrets du savoir au cours des âges, il fallait transformer ces données en « secrets ». Cette pratique semble venir du plus profond de l’épopée humaine, comme si une sagesse innée, forçait les humains à coder et à inscrire les données acquises, volatiles par essence à cause des vicissitudes de l’histoire, dans des matières durables, réputées impérissables. Il suffit de voir la civilisation des mégalithes, celle des Égyptiens et des autres peuples du Moyen-Orient, pour s’en convaincre. C’est ainsi que, tout naturellement, les tenants du savoir ancestral, au Moyen Âge, décidèrent de faire de ces fabuleuses cathédrales, qui s’érigeaient partout en Occident, de vrais livres de pierre, de fantastiques bibliothèques inaltérables, protégées par la religion dominante et par leur sacralisation de fait. Pour réussir, ce tour de force, il fallait la complicité de prince et de prélats avertis, peut-être initiés, d’artistes ou d’artisans dont le talent était entièrement voué à l’ésotérisme, à l’occultation et perpétuation, de ces fameuses données. Pour le signifier, il fallait, en plus, l’affirmer avec des symboles évidents.
De l’Orient les seigneurs croisés avaient ramené, en Europe, toutes sortes de pratiques nouvelles dès le début du XIe siècle. Par exemple et entre autres, l’épilation de leurs femmes sur le modèle des orientales par le « sel doux du sérail » (le sucre), c’est-à-dire par des applications de caramel chaud sur la peau et l’arrachage de toute pilosité. Procédé certes douloureux, encore pratiqué par les femmes, en Tunisie par exemple, mais pourtant très efficace. La rose d’Orient, elle fut ramenée dans les bagages des premiers « fous de Dieu », partis pour « libérer le tombeau du Christ ». Avant cela, la rose européenne, la petite aubépine était seule à écarter ses cinq pétales immaculés dans l’air chargé de rosée des petits matins occidentaux. La rose, celle que nous connaissons actuellement, la plus répandue dans nos jardins, nous vint, elle aussi de cet Orient lointain et mystérieux. On attribue son transplant à Jehan de Meung, poète érudit célèbre, auteur du célèbre « Roman de la rose » (1240-1305 ?), mais il semble bien que cette fleur fit son apparition bien avant cela, avec les Romains peut-être, puis des siècles après, avec le retour de ces premiers croisés. Toujours est-il que la tradition orientale qui consistait à suspendre une rose au-dessus des convives pour leur intimer le secret, devint une règle symbolique en Occident. Sub rosa (sous la rose), le secret pouvait être, discuté, entendu, sans qu’il soit ni colporté ni divulgué. Il est à remarquer que dans les cathédrales la rose (la rosace) est toujours en bonne place au-dessus des fidèles. Sous la rose…
Mais alors quels étaient donc ces messages ? Il y en avait de toutes sortes. Données mathématiques, géométriques, architecturales, pour les constructeurs. Mais aussi significations alchimiques par les symboles que des artistes ou des artisans initiés s’ingénièrent à marier au décor par des sculptures, des frises ou des bas-reliefs codés. À celui qui serait capable de déchiffrer et de comprendre cette fantastique écriture appartiendrait la compréhension de tous ces secrets. À l’Alchimie, omniprésente dans ces édifices, s’ajoutaient les secrets médicaux, proches parents de ceux des Adeptes de l’Art Royal. Il ne faut pas oublier, non plus, tous les secrets d’artistes, de ceux-la même qu’il fallut recruter par cohortes entières, pour donner vie à ces gigantesques encyclopédies pétrifiées. Durant des siècles, ce besoin vital d’artistes-sculpteurs, de dessinateurs et de verriers, de peintres (n’oublions pas, qu’au Moyen Âge, tous ces monuments étaient polychromes), ajouté à celui, tout aussi nécessaire, d’artisans tailleurs de pierre et de maître constructeurs, donna à l’Art, en Occident, une impulsion fabuleuse. Ce coup de fouet gigantesque est probablement ce qui imprima, dans nos pays européens, le schéma premier de cette fantastique profusion artistique qui annonçait déjà, en ce qui concerne les Arts en général et la connaissance en particulier, la fabuleuse Renaissance et les très riches heures de l’époque moderne. À bien considérer ces périodes de notre
Histoire, il semble que l’Art a toujours eu besoin du sacré et du
secret pour forcir et perdurer, pour inventer et découvrir de
nouveaux territoires humains. |
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L’Art et la Tradition 4 Par Rolf Kesselring
Dans le ventre de la Terre Le désir de protection contre toutes les peurs existentielles créa, presque naturellement, des rituels, des cultes, aussi multiples qu’innombrables. Le plus important, celui qui jamais ne s’interrompit fut, sans conteste, celui de la fécondité, donc de la Mère Première. Il est convenu de l’appeler le culte de la Déesse ou de la Grande Déesse. Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, on s’aperçoit que le statut protecteur de la mère est présent. Elle génère la vie, tout simplement. Dans les cavernes ornées, on a trouvé plus de signes, de marques et de sculptures, signifiant ou symbolisant la vulve féminine, que d’aurochs et d’ours ou de tigres. Des milliers de triangles fendus ont été grattés dans la roche souterraine, des centaines de sculptures, sortes en bas-relief qui esquissent, par leurs deux lèvres boursouflées, sorte de bouche verticale, un sexe de femme parsème la roche souterraine.
Dans ces grottes magiques et protectrices, les hommes de l’époque qui devaient s’y glisser avec assiduité. Ils retournaient probablement dans le ventre de leur Mère… la Terre. Ce faisant, ils cherchaient (peut-être) ce souffle magique qui n’existait pas en surface, là où tous les dangers, toutes les difficultés de la vie, les guettaient. Et là, dans ces creux profonds, l’Art a surgi, presque naturellement, dans les recoins de ces cerveaux si semblables aux nôtres. Ces humains du fond des âges étaient personnes sensibles, probablement à la recherche d’une réponse aux questions qu’ils se posaient immanquablement à propos du sens de la vie. C’est là, au plus profond, qu’ils inscrivirent les premières œuvres artistiques du monde. La beauté des couleurs, la technique maîtrisée, la finesse de ces dessins et de ces ornements, dénote un sens aigu de l’observation de la part de ces humains qui tentaient de survivre dans cette nuit des temps. Souvent, je pense au fantastique élan
spirituel qui provoqua, chez eux, cette envie de force, de beauté et
de raison. Les trois ingrédients essentiels et nécessaires à la
construction de l’univers Les chemins du ciel Comme les cavernes devaient représenter une fabuleuse protection, ils les fréquentèrent longtemps. Bien plus tard, lorsque les hommes ne craignirent plus le ciel, ils tentèrent de s’en approcher, de se l’approprier, de le conquérir. Ce furent d’abord les « bois sacrés » (ils existent toujours en Afrique). Les fûts immenses des arbres séculaires qui s’élançaient vers la lumière, là-haut, symbolisèrent cet élan formidable qui poussait les hommes de ces temps farouches à braver toutes leurs craintes. Il fallait toucher, peut-être arpenter cet inconnu qui les dominait encore et qui semblait tellement inaccessible. Dès qu’ils le purent, ils érigèrent des constructions. Pour ce faire, il fallait inventer des techniques. Prédécesseurs des spationautes de Cap Kennedy ou de Baïokonour, les hommes de l’Antiquité érigèrent des colonnes, des portiques, des temples, d’abord en bois, puis avec le matériau le plus disponible et le plus durable : la pierre que génère sans avarice notre Mère la Terre. Pour aller jusqu’au ciel, pour atteindre à la vérité, pour créer ces échelles vers les cieux, il fallait puiser la matière dans les profondeurs de la chair même cette Mère commune. Alors commencèrent à sortir de terre tumulus, zigguraths, pyramides, et constructions gigantesques en tout genre. On dressa des roches énormes un peu partout sur la planète. On les entassa. Il fallait aller plus loin, plus haut… En Occident, quelques poignées de siècles plus
tard, s’élevèrent enfin les cathédrales. Ces nefs pour voyager vers
le divin, pour approcher l’inaccessible. Cet inconnu leur faisait
peur, mais il les fascinait et les attirait irrésistiblement. La Grande Dame Ce vieux culte de la Prima Mater, de la Grande Déesse vit le jour à de nombreux endroit du monde. Il traversa les siècles, les modes, et les vicissitudes de l’Histoire, sans jamais disparaître totalement, même quand les hommes voulurent l’éradiquer pour le bénéfice de nouveau dieux, si possible mâles. Qu’elle se soit appelée Innana, Lilith, Ishtar, Astarté, Isis, Ève, ou Marie (et j’en passe beaucoup, la liste est longue), la ferveur qu’elle suscitait survécu sans discontinuer dans le cerveau des humains.
Formidable élan artistique, miracle insensé, on la dessina, on la sculpta. Des milliers d’effigies d’ "Elle", en bois, en os, en pierre, en ivoire existent un peu partout. Toutes ces œuvres, qui en annonçaient bien d’autres encore, subsistent dans les lieux les plus divers, à la surface du globe.
Pour ce qui nous concerne, dès le début de l’implantation du christianisme dans nos régions, elle hanta l’Europe bien avant que l’Église finisse par la reconnaître… mais, très tardivement. En effet pour ce qui touche à la chrétienté, ce fut le Concile d’Éphèse (en 431) qui la reconnut comme étant la mère de Dieu ! Malgré cela elle était sans cesse présente dans les églises et les basiliques primitives, puis on la vit surgir les cathédrales. On lui vouait un culte discret mais constant. En fait, à travers Marie, la mère de Jésus, on vénérait encore et toujours la Grande Dame, la fécondité, le mystère de la vie toujours renouvelée par son entremise. Avant de s’appeler Marie, Mère de Dieu, elle avait porté tant de noms à travers les âges et les époques, qu’il est impossible d’en dresser ici une liste exhaustive. Pourtant subsiste un paradoxe, bien avant que l’Église de Rome l’admette enfin, de modestes lieux de cultes, de petites églises, et même de grandioses cathédrales parmi les plus belles et les plus achevées portèrent son nom : Notre-Dame ! Il faut entendre « Notre Dame à tous » depuis si longtemps… En effet, il fallut attendre 1950 pour que le Vatican reconnaisse enfin, en la personne de Marie, mère de Jésus, la sainteté de cette femme éternelle : la mère ! Image divine venue du fond des âges. Ce fut le dogme de l’Assomption. Quand on ne peut éradiquer une image, on se l’approprie ! Pourtant, depuis des siècles des artistes la dessinaient, la sculptaient partout dans toutes les églises au grand dam des autorités vaticanes. On avait voulu la faire disparaître à jamais, elle est encore présente, pratiquement vivante. Il n’est que de voir l’engouement qu’elle suscita auprès de ceux qui construisirent et embellirent par leur art, les édifices qui couvrent tout l’Occident.
Le culte de la Grande Dame, de la Déesse, est sans doute le plus vieux du monde. Il est nécessaire aux sociétés humaines et c’est pour cela qu’il subsiste malgré les coups de boutoir des ecclésiastiques qui voulurent pourtant s’en débarrasser. C’est sans doute Elle qui a conduit tant de créateurs à utiliser leur foi, leur force, leur ferveur, leur talent et leur imagination pour nos offrir autant de chefs-d’œuvre, depuis les cavernes de nos ancêtres jusqu’aux bâtisses actuels. Et je pense qu’il en sera de même dans le
futur… à condition, bien évidemment, qu’il y en subsiste encore un ! |
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L’Art et la Tradition 5 Par Rolf Kesselring
Cette langue faite de sculptures dans la pierre, inscrite partout sur ces édifices étonnants, nécessite que nous les regardions (que nous les lisions) avec, à l’esprit, quelques données essentielles. Premièrement, et comme le dit si bien Christian Jacq (in Le Message des constructeurs de cathédrales – Éditions J’ai Lu, N°2090) se débarrasser de tout intellectualisme et de toutes nos certitudes modernes afin de tenter de déchiffrer les messages avec l’œil d’un homme du Moyen Âge. Deuxièmement, il est nécessaire, une fois cette notion bien intégrée, d’essayer de se mettre dans l’esprit de ces maîtres d’œuvres qui construisaient, qui ornaient les cathédrales avec, probablement, au fond d’eux-mêmes le sentiment de perpétuer des rites venus du fond des âges, des tréfonds de l’histoire. Plus que la foi chrétienne, c’est des vieux cultes, encore vivaces dans l’esprit du peuple, que provenaient leurs élans magistraux et l’énergie fantastique qui les poussaient à bâtir ces monuments étonnants et à défier les lois de la gravité. Pour gagner le ciel, il
fallait démontrer leurs profondes humanités, le lien qui les
unissait aux traditions les plus anciennes, les plus vivaces, de
notre espèce. Influences ou mémoire ? Beaucoup d’historiens ont voulu voir ce Moyen Âge européen comme une période bloquée, émergeant avec peine d’une obscurité supposée, après la chute de l’empire romain. Souvent, ils l’étudièrent en la séparant du reste du monde comme si celui-ci n’avait pas existé aux mêmes époques. Tout fut dit et écrit, transmis, comme si, à part l’influence grecque et romaine, aucun lien, jamais, n’avait rattaché l’Occident médiéval au reste de la planète !… C’était mal connaître l’Histoire et, surtout, l’histoire des échanges entre les civilisations et les cultures ; c’était, enfin, ignorer la mémoire profonde des peuples et surtout celle des initiés, particulièrement en matière de construction, sans parler de ce vieux langage, venu de la nuit des temps : la symbolique.
Depuis l’aube de l’humanité, la conscience de sa propre existence, a conduit les humains à se poser d’infinies questions sur tout ce qui l’entourait, tout ce qui lui apparaissait comme mystérieux, incompréhensible. Un curieux mélange fait d’une soif de savoir et d’une soumission à des croyances de toute sorte, a conduit nos ancêtres à inventer une panoplie de rites. Ceux-ci devinrent les rythmes nécessaires à la vie, les battements répétés avec constance pour la cohésion et la survie du groupe. Pour les signifier, ils inventèrent les symboles, cette écriture primale qui, aujourd’hui encore, nous rattache à eux à travers le temps et l’Histoire. « Je ne sais ni lire, ni écrire, je ne sais qu’épeler… », psalmodient, dans leurs discrètes loges, les francs-maçons, lors de leurs rites symboliques toujours recommencés. C’est bien pour démontrer l’importance vitale pour une famille (une fraternité) de la pratique rituelle des symboles. Et les francs-maçons, entre autres, se réclament d’une historicité très ancienne, mais qui, historiquement, serait née en 1358, à York, parmi les groupes de bâtisseurs de cathédrales, au sein des fraternités opératives de ces libres constructeurs. Plus encore, certains francs-maçons font volontiers remonter leurs rites et la symbolique aux constructeurs des pyramides. Pourquoi pas…
Paul de Tarse (le futur Saint Paul), à Athènes où il haranguait une assemblée attentive, signala avoir vu un autel portant une inscription « À un dieu inconnu » Rien d’étonnant à cette énigmatique dédicace. Le dieu caché, mystérieux, inconnu, le principe créateur, pour tout dire, existait depuis belle lurette. Nous le redécouvrons aujourd’hui par le biais des travaux de grands astrobiophysiciens comme le Chinois Tuan qui, en parlant de l’énergie lumineuse décelée dans le cosmos (que l’on pensait obscur !), parle de ce principe créateur de vie interstellaire et, dans ses équations, la nomme « Amour » ! Serait-ce là l’origine de la phrase « Dieu est amour » souvent répétée chez les Chrétiens, ou de cet « Allah le Miséricordieux » cher aux Musulmans ?… Pour preuve, il est intéressant de savoir que le plus grand dieu des Égyptiens, celui qui dominait tous les autres, s’appelait Amon. Ce qui se traduit par « le Caché », «l’Invisible », « Le Mystérieux »… Chez les Grecs, Zeus ne descendait que très rarement de son Olympe. Il préférait, lui aussi, rester discret, pratiquement invisible. Le Yavhé des Juifs est, lui aussi, bien mystérieux. Ce père qui est dans les cieux paraît s’y cacher depuis la Création. On l’entend parfois, mais on ne le voit jamais. Chez les Francs-Maçons, ne parle-on pas d’un Grand Architecte de l’Univers immatériel, informe et très lointain ?… Décidemment, la spiritualité des humains, et donc la foi induite qui peu les conduire quelquefois, sinon à renverser des montagnes, du moins à ériger des monuments fantastiques comme les pyramides ou les cathédrales. Dès lors, il est logique de se demander si tous ces édifices, n’ont pas eu la même source, la même origine ? Et cet « Inconnaissable », ce dieu invisible et pourtant omniprésent, omnipotent, celui qui déclenche cette extraordinaire ferveur et cette incroyable fièvre chez les artistes et les artisans depuis des millénaires, serait-il beaucoup plus ancien qu’on ne le pense généralement. Plongerait-il ses racines au plus profond du temps et de l’espace cosmique ?
Dès lors, comment faire pour comprendre les peuples Moyen Âge dans cette Europe d’avant l’an 1000 ? Comment lire leurs messages inscrits dans la matière de leurs plus fabuleux monuments ? Avec quel regard aborder la connaissance, le savoir, de cette époque ? Durant très longtemps, exista chez les exégètes, les historiens et les intellectuels, une volonté de voir dans la médiévalité comme une période obscure. Beaucoup d’entre eux imaginèrent que cette époque avait été coupée des influences d’autres continents, des autres peuples de la Terre. Il faut désormais, penser autrement. Depuis très longtemps la culture, celle des humains primitifs, avait conquis le monde en suivant les groupes d’hommes qui, depuis la Corne d’Afrique, s’étaient répandu sur tous les continents. Les mêmes historiens imaginaient que ces tailleurs de pierre, ces architectes, ces maîtres verriers, ces peintres (les scènes très colorées foisonnaient sur les édifices), tous artistes initiés à une tradition très ancienne, n’étaient que des manœuvres ignorants pour la plupart, tâtonnant d’une manière empirique et ne comptant que sur une foi aveugle pour dresser vers le ciel ces fabuleux vaisseaux de pierre… C’était mal connaître l’incroyable efficacité de la communication des données d’un peuple à l’autre. Et ceci depuis des temps immémoriaux…
Or, on sait maintenant que le Moyen Âge fut un temps d’échanges, une époque surprenante par ses lumières discrètes et son énergie puissante. Un âge qui préparait l’aboutissement : la Renaissance, puis, plus tard, le Siècle des Lumières. Comme il fallait souder ces sociétés en devenir, les rites et les liturgies devinrent le pain quotidien de tous, du haut en bas de l’échelle sociale. Et comme un pouvoir liturgique centralisé n’existait pas, les influences purent venir de partout. Il est donc raisonnable de penser désormais, que ce soi-disant « âge noir » de l’Occident fut, au contraire un temps d’ouverture, de passage pour les idées et les sciences, empreint d’une spiritualité éclairée et d’une plus grande tolérance, sur le plan intellectuel et spirituel, que les siècles qui allaient suivre. Sinon comment expliquer que la plupart des cathédrales, en Europe, furent construites, aménagées et ornées, en un peu moins d’un siècle et demi ?… Au risque de plaire à certains francs-maçons actuels, il apparaît comme certain, que les Maîtres, compagnons et apprentis, tous ces constructeurs médiévaux, profitèrent de l’héritage de leurs homologues orientaux, qu’ils aient été égyptiens, chaldéens, ou plus lointains encore. Du grand Imhotep, architecte de la première pyramide du plateau de Saqqarah, (celle du pharaon Djoser son ami et son frère de lait), jusqu’aux maîtres d’œuvre des cathédrales de Lausanne, de Paris ou de Cologne, le lien est réel. Il a probablement été fraternel et transmis par cette langue de pierre symbolique encore lisible sur les cathédrales aussi bien que sur tous les monuments soi-disant religieux du monde. Prochain article : Les symboles éternels
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L’Art
et la Tradition 6 Comme je le disais dans l’article précédent, la période où les cathédrales furent érigées en Occident est une période très brève par rapport au temps de l’Histoire : à peine un siècle et demi ! À peine six générations pour ériger de fabuleux monuments et pour les orner d’une foule de scènes et, surtout, de symboles, cette langue antique, commune à bien des sociétés humaines.
Le langage des symboles exige, de la part d’un homme de notre temps, l’abandon de tout principe cartésien, ou prétendu tel. Il faut, en effet, tenter de libérer notre esprit de tout ce qui l’encombre depuis le siècle dit «des lumières». Les alchimistes disaient que l’œuvre cachée, le vrai mystère de la vie, la compréhension de l’univers, est en nous et partout où portent nos pas, cette connaissance (entendre conscience) est avec nous… à la seule condition de ne la chercher qu’au fond de soi. Dès lors les hommes de l’époque médiévale, qui étaient les héritiers de leurs anciens, possédaient encore la mémoire globale de ce qu’ils appelaient le « Grand Tout », cher à Paracelse et à tant d’autres. Ils savaient encore inspecter leur moi intérieur, leur esprit, pour comprendre et former les images que suggéraient les symboles inscrits dans la pierre.
Le mot « symbole » vient du grec sumbolun ou symbolein. À l’origine, il s’agissait d’une petite tablette d’argile que se partageaient deux personnages qui contractaient, ainsi, un contrat, une convention, un pacte. Lorsqu’ils voulaient se reconnaître ou que la promesse faite l’un à l’autre était réalisée, ils rapprochaient les deux morceaux, reformant, ainsi, symboliquement, le jurement ou le contrat premier. De même, ils se reliaient l’un à l’autre en toute fraternité (dois-je rappeler que « religion » veut dire « relier » ?… Cette pratique venue du fond des âges a perduré durant des millénaires, dans à peu près toutes les sociétés humaines. Les ordres initiatiques de toute obédience, l’ont aussi adoptée. Même la religion chrétienne s’en est servie. Il paraît donc normal et traditionnel que l’usage de la symbolique, ce langage qui fait appel à l’imaginaire, à l’esprit (c’est-à-dire au spirituel), ait été celui des bâtisseurs de cathédrales, en Occident. Il fallait un idiome suggérant à l’esprit des gens du peuple, pas ou peu alphabétisés à cette époque, toutes les images nécessaires pour que les femmes et les hommes de ces temps médiévaux puissent comprendre les messages inscrits à coups de burin dans le matériau. D’une manière habile, on utilisait, alors, la vieille langue commune à tous les humains : les figures symboliques.
Qui n’a pas entendu ou lu cette locution sibylline et pourtant criante d’une vérité bonne à entendre, à bien comprendre ? Comme une antenne, elle est présente dans tous les écrits « sacrés » depuis qu’existent les hommes et leurs croyances. Cependant, si la parole est d’or et donc le verbe magique, l’image ne l’est pas moins. C’est la raison pour laquelle, il est essentiel, pour celle ou celui qui veut comprendre et savoir, de tenter de se remettre à apprendre à les déchiffrer. Pour le faire, il faut aussi savoir qu’il s’agit d’un état d’esprit et non d’un code de lecture rigide. Un symbole a toujours plusieurs sens et propose souvent plusieurs significations qui sont comme des indicateurs de direction pour la conscience de celui qui veut les interpréter. Et puis, les symboles primaires n’appartiennent à aucune culture en particulier. Ils peuvent être d’origine orientale ou occidentale, leur signification est uniquement humaine et spirituelle. Elle appartient complètement à celui qui les contemple et leur donne leur sens. Donc, si le verbe est magique, les symboles le sont sans doute encore plus.
S’intéresser aux symboles, à la symbolique, c’est renouer avec la compréhension totale de l’univers. C’est, sans coup férir, se relier au grand secret de la vie, aux mystères de l’univers. C’est se mettre en liaison avec le Grand Tout chers aux alchimistes et aux bâtisseurs de cathédrales. C’est se livrer corps et âme à l’univers. Nous ne sommes plus très loin des découvertes des physiciens actuels dont les travaux étonnants, au niveau des particules élémentaires, peuvent donner une idée du point auquel nous sommes liés à ce fabuleux Grand Tout, cher à Paracelse. Qui doute encore, que l’être humain ne puisse être relié à tout ce qui l’environne ? Quelques esprit forts, bien sûr, quelques « mécréants » de la vie, tous aussi présomptueux et ignorants, pour ne pas dire insensibles, les uns que les autres.
Parmi les symboles éternels, ceux qui façonnèrent la conscience de nos ancêtres, ont peut mentionner, les points groupés et les carrés ou rectangles fractionnés, imbriqués, qui devaient en dire long sur des coutumes et des rites communs. Certaines marques ou signes plus complexes apparurent plus tard tel le cercle signifiant probablement le territoire, donc le monde proche. Le triangle survint aussi presque naturellement. Celui-ci esquissait déjà un raisonnement plus complexe par sa géométrie particulière. Vinrent les bêtes et, d’une manière plus générale, les êtres vivants. Reproduire, le vivant faisait sans doute partie d’une invocation primordiale expliquant tout le lien qui unissait universellement les êtres et les choses. Ces dessins disaient la vie et son grand mystère… Le bestiaire symbolique est aussi vaste que la terre le ciel pouvait paraître à nos prédécesseurs. Serpent qui désignait le savoir, la science, et qui fut dévoyé de son sens premier par les religions monothéistes et finit par signifier le Mal ou la tentation de celui-ci. Remarquez que cela peut se comprendre lorsqu’on constate de nos jours certaines extravagances de la recherche scientifique ! Lilith, fille d’Inn ana, la grande déesse, a souvent été représentée, visage qui rayonne et jubile, brandissant à pleines mains les serpents du savoir. Elle était, bien avant Thot, Hermès ou Lucifer, celle qui transmettait le savoir aux hommes. Les pères antiques qui imposèrent les religions du Livre en firent une démone, comme Lucifer, ce porteur de lumière, qui se retrouva lieutenant, de Satan, donc dispensateur du Mal…
Les mensonges politiques, c’est-à-dire la vérité des hommes possédant le pouvoir, ont toujours existé. Pour gouverner ou diriger, il fallait mentir. Cependant, des principes moraux fondamentaux, communs à tous, étaient le ciment qui liait les bâtisseurs de cathédrales entre eux. Il fallait faire passer les « bons » messages auprès du peuple. J’entends, par bons messages ceux de la morale de l’époque qui avaient, en plus, une valeur universelle et pouvaient ainsi traverser le temps quelles que soient les circonstances. Il fallait un code, des barrières, des garde-fous, pour que les humains puissent vivre ensemble. Quoi de mieux que de d’employer la croyance dominante, commune aux peuples, en Occident, pour tenter de les faire exister le moins douloureusement possible. Pour ce faire, les constructeurs – qui rappelons-le formaient une confrérie très à part - presque naturellement employèrent les symboles, les images, connus de tous : les scènes bibliques édifiantes et les faits et gestes des personnages qui peuplaient les Saintes Écritures. C’est ainsi qu’en inscrivant dans la pierre les représentations du « Bien » ou de ce qu’il était convenu d’appeler ainsi, il transmettait par l’image sculptée, qui pouvait être contemplée (et si possible comprise) par tous, les notions morales qu’ils voulaient faire exister et perdurer dans l’esprit des gens. De plus, en les inscrivant dans le matériau durable et sacré des cathédrales et autres lieux de prière, ils les protégeaient au mieux des vicissitudes qui pouvaient survenir. En effet quoi de mieux que de sacraliser des données pour les rendre constantes et durables.
Ainsi, les saints et les démons se retrouvèrent mêlés au fronton des cathédrales pour l’édification des foules.
Un incroyable spectacle se déroula, alors, sous les yeux des fidèles qui, à cette période, savaient prendre le temps de contempler et de méditer les sujets proposés. Les acteurs du « Bien » se battaient en batailles épiques contre les tenant du « Mal ». Et ceci d’une manière constante. Comme ces fantastiques monuments avaient été édifiés (à dessein) au centre de toutes les cités, la plus grande partie des populations passaient presque quotidiennement devant ce fabuleux spectacle. Les messages s’imprimaient alors naturellement dans l’esprit des profanes, garantissant ainsi la transmission de ce que voulaient dire les initiés qui avaient orné les édifices en question. Comment rêver, en ces temps-là, d’une meilleure diffusion d’un ensemble de références culturelles ? Les artistes et les artisans, qui participèrent à cette grande aventure, avaient déjà compris toute la force de l’art dans l’évolution des mentalités et, surtout la puissance pénétrante de l’emploi des symboles éternels. |
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Le temps des cathédrales 7 Vieux démons et anciennes merveilles
Comme on le dit très souvent, mais depuis peu, le Moyen Âge fut loin d’être ce temps obscur que nous racontaient les historiens officiels, il y a encore quelques décades. Ce fut peut-être un âge méconnu, sûrement de silence. En effet, comme l’explique si bien Christian Jaq dans son « Le Message des constructeurs de cathédrales (Éditions J’ai Lu N° 2090) : « L’une des vertus principales des Anciens consistait à écouter, puis à entendre. Ils pratiquaient le silence avec amour, afin d’entendre cette « voix de la conscience qui s’élève en nous (…) » Comme tout signe, le symbole crée des passerelles entre une forme graphique, un dessin quelconque et une référence. Le symbole force l’esprit à considérer plusieurs perspectives et ses différents aspects. La conjonction de tous ceux-ci permet d'approcher d’une solution peut-être unique. Mais encore faut-il savoir interpréter. Ce que peuvent voir les uns sur une marque, un signe, d’autres y liront beaucoup plus de choses.
Pour avancer dans cette galaxie incroyable, il faut savoir faire un silence absolu en soi, éloigner tout ce tumulte propre au monde actuel et qui nous environne. Si le symbole qui se dévoile à nos yeux nous semble incompréhensible ou obscur, c’est sans doute que nous n’avons pas su le faire. Je veux parler de cette mine d’or souvent insoupçonnée qu’est le grand silence intérieur, celui que les religieux appelaient alors : « le silence de Dieu » et que, pour ma part, je préfère penser comme une : « voie ouverte vers la conscience ». En effet, le Moyen Âge était une époque beaucoup plus « à l’écoute » que ne l’ont raconté les historiens. Les symboles étaient partout. Ils livraient à ceux qui les considéraient autant d’interprétations qu’il y avait de regards qui se posaient sur eux. La conscience de chacun, riche ou pauvre, lettré ou non, agissait avec une liberté que l’on a de la peine à imaginer de nos jours.
Il existe, dans beaucoup d’églises ou de cathédrales de nos différents pays d’Europe, des sculptures, des bas-reliefs, ou même des représentations murales peintes, qui montre un homme hagard et grimaçant prisonnier d’un enchevêtrement végétal. Il semble pris au piège et se débat. En fait, cette représentation d’un homme pris au piège peut s’interpréter comme au Moyen Âge : « L’univers est Un et il faut y retourner. Pour ce faire, il faut sortir de la confusion et retrouver la simplicité de l’unicité primordiale, essentielle. Pour un humain de notre époque, le message est tout aussi important. La confusion actuelle est telle, que la réponse et la solution se trouvent encore dans cette scène symbolique : arrêter de confondre le savoir et le credo, par exemple, ou de mélanger la vérité avec l’exactitude. Entre autres… La déstructuration de nos sociétés modernes, la perte de nos références, de notre mémoire commune, nous conduit tout droit aux pires enfers. Ceux que nous promettent les textes anciens. Intuitivement, nous le savons tous. Il n’est que de regarder l’actualité.
Dans tous ces monuments existent de nombreuses représentations de diables et de démons griffus. Ce qui frappe l’observateur, c’est le désordre dans lequel sont sculptées ces allégories symboliques. En Angleterre, à Worcester (mais ailleurs aussi), on peut voir, par exemple, une pierre d’angle qui montre un diable extraordinaire. Il est représenté la tête à l’endroit du sexe, des serres griffues à la place des pieds. Apparemment, il conduit trois hommes sans vêtement et qui ont les bras attachés vers une des bouches de l’univers infernal.
L’interprétation de cette figure bizarre peut se concevoir comme suit : l’être infernal (donc l’enfer !) possède en lui-même toutes les valeurs créatrices de l’humanité, mais une confusion extrême règne en ces lieux. Ce désordre infernal est patent. Il est le Mal pour l’humanité. Par conséquent, la confusion est une des marques de l’enfer.
Toujours présents, le serpent et le dragon (qui dérive probablement du premier) sont omniprésents dans cette imagerie inscrite dans la pierre. Animal fabuleux de cette ménagerie extraordinaire, de ce bestiaire fantastique, il peut symboliser aussi bien le Savoir que le Mal ou la destruction. Cependant il faut, à bien le regarder, prendre garde à tous les sens que notre regard peut lui donner. Des significations nouvelles, différentes, et que les médiévaux n’avaient pas imaginées, peuvent surgir à l’examen d’un œil et d’un esprit attentif. Déjà à leur époque, les artistes qui produisaient ces images ajoutaient des sens nouveaux à ceux que leur avaient transmis leurs ancêtres. À chaque époque, de nouvelles interprétations s’additionnaient aux précédentes. C’est ainsi que si le serpent incarnait désormais le Mal, il avait, dans des temps plus reculés, représenté la science ce fameux Savoir que tout opposait à la croyance aveugle. Il n’est que de voir les rares représentations de Lilith (ce Lucifer féminin créé par les pères des religions monothéistes du Moyen-Orient) brandissant fièrement et avec un sourire rayonnant de jubilation, les serpents du Savoir. Rappelons que Lilith était la fille de la Grande Déesse Innana. Mais cela est une autre histoire, celle du temps où Dieu était une femme. Ceci pourrait expliquer bien des choses qu’imprimèrent dans les esprits les religions monothéistes et patriarcales dès la plus Haute Antiquité. L’histoire de nos sociétés en témoigne. Le serpent (et son cousin le dragon) ci-devant symbole du Savoir devint, du coup, celui du Mal ; et à l’inverse, la croyance et la foi aveugle devinrent, ipso facto, le Bien. Cela donne à réfléchir sur notre conception du monde et sur une certaine actualité, sans parler du rôle des religions (de toutes les religions !) tel que nous le connaissons encore de nos jours.
À Chartres, sur un vitrail offert par les forgerons et les maréchaux-ferrants, on peut voir un pélican qui se mutile pour nourrir ses petits. Cette représentation est, sans conteste, un symbole d'amour parental. Un parent arrache sa propre chair pour nourrir ses petits, quelle plus belle preuve de sacrifice peut-t-on offrir en exemple ?… Il est possible, aussi, tenant compte de la religiosité de l’époque d’y voir le symbole du Christ donnant sa vie, son sang, pour sauver l'humanité. Les oisillons sont trois. C’est important. Ils symbolisent par ce chiffre le corps, l'âme et l'esprit. Ce qui est, à la fois une référence à la Trinité des Chrétiens, mais aussi à des données plus ésotériques (L’alchimie) ou plus antiques (cultes païens solaires). Et que dire de tous ces monstres, mufles rugissants, gueules pleines de crocs acérés, griffes découvertes, qui se montrent encore à l’observateur pour lui rappeler (ou lui suggérer) quelques craintes salutaires face à des abandons somme toute assez présents, terriblement constants, dans la nature de l’homme. La chair est faible… quel que soit le siècle dans lequel nous existons !
Comme dans certains ordres initiatiques (les Francs-Maçons, par exemple), une distinction est faite par les historiens depuis toujours. Pour eux, une méthode basée sur la séparation entre « travailleurs intellectuels » et « travailleurs manuels » est manifeste et crée une hiérarchie qui fausse probablement leurs évaluations, leurs hypothèses. On retrouve cette idée chez les Francs-Maçons, par exemple. Et ceci depuis 1717, date de la fondation de la Franc-Maçonnerie spéculative en Angleterre. Cependant, ce serait oublier un peu vite les conventions des libres maçons, des bâtisseurs de nos monuments médiévaux. Elles furent édictées en 1358 à York. C’est-à-dire, lorsque les artisans et ouvriers, qui possédaient les règles et les secrets de ces constructions phénoménales, avaient terminé depuis plus d’un siècle l’édification et l’ornement des ouvrages qui nous intéressent ici. Début du XIVème siècle, ils ne faisaient plus que des aménagements, des finitions en quelque sorte. Ce fut à cette époque qu’ils éprouvèrent le besoin de codifier leurs usages et leurs lois internes. La distinction entre opératifs et spéculatifs n’était, certes, pas encore dans les esprits. Il Subsistait une intelligence différente, l’architecte ne se différenciait pas de l’ouvrier. En ce temps-là, on ne pouvait être qu’opératif ! La symbolique inscrite dans les murs, sur les frontons ou les portails, au sommet des tours, reste le message que nous ont délivré tous ces opératifs du Moyen Âge. Même si, à notre époque, nous différons beaucoup d’avec eux par la manière d’appréhender le dit message, de le penser et, surtout d’en déduire, n’en reste pas moins qu’on peut utiliser les deux voies, les deux chemins cités plus haut. Intuitivement, nous pourrons avoir une lecture spéculative et une autre opérative. Au déchiffreur de choisir sa méthode… ou de mêler les deux.
Comme je l’ai écrit plus avant, de tout temps le symbole a été employé pour transmettre des messages traditionnels ou sacrés. Que ce soit avec les gravures du paléolithique ou les hiéroglyphes égyptiens, voire avec les pictogrammes anciens de la vieille langue chinoise ou les bois gravés de l’Île de Pâques. Le symbole est une écriture graphique qui a toujours « parlé à l'homme » et l'homme a toujours tenté d’interpréter les symboles. Une fois que celui qui fait l’effort possède enfin la clé de ce langage mystérieux, la lecture des livres de pierre, que sont les cathédrales et les monuments anciens, est, d’une manière surprenante, toujours identique et, en même temps, totalement personnelle. Les symboles sont la clé, il suffit de savoir les interpréter pour que s'ouvre, dans une compréhension limpide, le message des anciens. Les alchimistes ont une devise qui éclaire tout ce qui précède : « Lege, lege, relege, ora, labora et invenies » (Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras). Prochain article : Art Royal et architecture sacrée |
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Le temps des cathédrales 8
La forme spatiale de tout ces édifices est aussi porteuse de traditions beaucoup plus anciennes. Dans le chamanisme, antique spiritualité entre toutes, l’arbre jouait un rôle primordial. Il représentait, dans l’esprit des Anciens (et ceci probablement depuis des temps préhistoriques), le vivant symbole d’une force, d’une énergie, jaillissant de la terre pour s’élancer vers les cieux inaccessibles. De là à ce que les humains conçoivent, là-haut dans le ciel qui les dominait, un domaine des esprits, la résidence du divin, il n’y avait qu’un pas qui fût rapidement franchi. En plus, esprits ou dieux, ipso facto, devenaient invisibles, omnipotents, et surtout (qualité essentielle) inaccessibles. Pour ces hommes des temps farouches qui vivaient en plein mystère, tout était symbole. Il est probable que les grands conifères, ou les chênes majestueux, les intriguaient et les impressionnaient. L’arbre était, sans doute, pour des hommes à la spiritualité naissante, une possible passerelle naturelle vers le domaine divin.
Dès l’éveil de la conscience chez nos ancêtres, cet état provoqua un curieux besoin de représenter schématiquement le monde qui les environnait. Cette représentation se manifesta très tôt par le dessin du cercle. Ces hommes dits « primitifs » esquissèrent des ronds de pierres. Cercles magiques dans lesquels ils se réfugiaient pour parler au divin, à l’univers !… Étrange attitude, encore, lorsque l’on sait que pour admettre que la terre était ronde et l’espace infini, il fallut des siècles de sage réflexion et de savants calculs. La primauté du savoir sur la croyance mit un temps considérable à survenir. Et cette querelle n’est pas terminée. De nos jours encore nombre de personnes dans le monde croient encore dur comme fer au créationnisme tel qu’il est raconté dans la Bible ! Pour ces gens, on est loin, très loin, d’une conscience basée sur des faits scientifiquement avérés Cependant, devant tous ces vestiges d’un passé très lointain, il faut se poser la question de savoir pourquoi et comment ces humains, vivant aux âges prétendus obscurs ou primitifs, possédaient un tel savoir intuitif ?… Inspiration divine ? Conscience magique les liant au « Grand Tout », cher aux alchimistes et divers initiés, qui apparaîtront bien plus tard ou mémoire induite cachée au fond de nos neurones ? De l’île de Gonzo au site de Stonehenge, au Pays de Galles, les hommes formèrent des cercles de pierre pour deviser avec les esprits, avec les dieux, et finalement, avec Dieu. Lieux de culte, endroits de dévotion, ou simple rond de regroupement à but social, devant les grandes énigmes de l’univers, le cercle symbolique perdura longtemps (il est encore actuel, d’ailleurs, dans bien des cultures). Puis le temps fit son travail, les humains, influencés par un instinct étrange venu des profondeurs de leur esprit, quittèrent le cercle protecteur et tentèrent d’escalader les cieux.
Revenant auprès de l’arbre - énergie qui pointait vers le ciel et l’espace, les hommes décidèrent de s’approcher du domaine interdit. Il dressèrent des pierres, les entassèrent, pour créer ainsi, avant la lettre, une sorte d’échelle de Jacob par tous les moyens à leur disposition. Tumulus, amoncellements, colonnes de bois, de pierre, flanquant des monuments, pyramides et ziggurats impressionnantes, les constructions jaillirent du sol qui retenait, par un magnétisme énigmatique, les corps et les esprits et s’élancèrent à l’assaut du cosmos. Les dieux étaient à portée de main !… À partir de là, il convient de se poser la question nécessaire, qu’est-ce qui poussait ainsi les hommes à vouloir « monter au ciel » ? Subsidiairement, on peut se demander s’il n’y aurait pas une donnée cachée au creux de notre mémoire qui nous porte à vouloir entreprendre un fantastique voyage vers le divin, peut-être un retour vers cet univers dont nous sommes issus, finalement, ou qui nous a peut-être généré tels que nous sommes ?…
Lorsque les hommes, guidés par on ne sait quel puissant instinct qu’on appela la foi, décidèrent d’édifier ces temples énormes, ces monuments colossaux, ils le firent, certes, d’une manière empirique, mais aussi avec des plans bien précis. D’où pouvaient bien provenir ces techniques, ces règles, ces nombres d’or ?… Tout s’est passé, dès la plus haute Antiquité, comme si des connaissants, des maîtres initiés, avaient enseigné les premiers constructeurs. Comme attirés par cet élan vers l’inconnu, des artistes se rassemblèrent autour de ces bâtisseurs. Sculpteurs, peintres, dessinateurs, graveurs, céramistes, et plus tard, verriers ou forgerons, tous entrèrent, avec les tailleurs de pierre, charpentiers et les simples ouvriers, dans cette incroyable danse entièrement dédiée au divin inconnaissable. On sait qu’à partir du cercle initial, les édifices prirent des formes qui toujours étaient en relation pleine avec le monde, le cosmos et, même, le corps humain. Toute une symbolique fut ainsi créée (ou reprise de traditions plus anciennes ?) pour dessiner ces épures nouvelles qui allait servir à l’édification de cette architecture sacrée… Arrondis (cf. les nécropoles goths), coupoles orientales, rectangle (le fameux « carré long » cher au ésotéristes) transepts signifiant le signe de l’homme (et non pas le symbole du supplice du fils de l’homme, comme on le dit trop souvent), flèches vertigineuses figurant l’arbre - énergie montant à l’assaut de l’inaccessible, tous ces schémas devinrent un langage codé, presque caché, compréhensible uniquement à ceux qui savent voir et comprendre.
C’est ainsi qu’en ce qui concerne ces lieux de culte, les bâtisseurs, sans doute poussé par des personnages qui savaient, non seulement édifièrent le support, mais encore l’ornèrent d’une langue cryptée : la représentation symbolique. Consciemment ou non, il inscrivirent dans le matériau le plus résistant qui était à leur portée non seulement des scènes bibliques, sortes de reportages basés sur les Écritures, mais aussi des tas de préceptes plus discrets. Je veux parler de ces discrètes allégories, de ces signes et de ces marques, qui permettent à ceux qui sont initiés de comprendre le sens volontairement caché par les artisans et les artistes qui les produisirent. C’est ainsi que certaines de nos cathédrales sont de véritables grimoires alchimiques. Notre-Dame de Paris en est un des exemples les plus foisonnant. Tout adepte de l’Art Royal, la fameuse et mystérieuse Alchimie, vous le certifiera. De même les bâtisseurs de ces monuments, qui jonchent toute la Chrétienté européenne, s’inventèrent une langue particulière qu’eux seuls pouvaient comprendre : la langue des oiseaux. Cela leur permettait, une fois qu’ils avaient accédé au rang de compagnon ou de maître, de pouvoir échanger des données, des plans et des concepts, à l’abri des oreilles curieuses ou malveillantes.
Lorsque que l’on considère l’architecture sacrée dans son ensemble, il apparaît un curieux sentiment. Des plans simples, comme le cercle qui permettait aux humains de s’assembler en un lieu défini et de prendre conscience du groupe par le contact avec les autres, jusqu’aux schémas symbolisant la liaison avec l’univers tout entier. En voyant ces flèches fusant vers l’infini, désignant le cosmos, force est de constater que le discours est toujours le même : nous sommes reliés (relegare/relier = religion/ ekklesia/église = assemblée) au Grand Tout. Donc, il semblerait, d’après ces bâtisseurs et ces artistes, que nous sommes issus de la masse globale de l’univers, que nous en faisons totalement partie, que nous formons un tout, un « Grand Tout ». Selon eux, et derrière l’apparence de la religion (quelle qu’elle soit) nous sommes indissociables, inséparables, les uns des autres et de l’univers, notre existence même en dépend. À l’heure où nous savons que notre inconsciente industrie, nos errements égoïstes, nos gaspillages excessifs, menacent visiblement la viabilité de notre planète, ces messages venus du fond des âges ne sont-ils pas surprenants ? Existe-t-il un Savoir universel caché que, consciemment ou non, artisans et artistes, se chargent de dispenser à ceux qui seraient aptes à le comprendre ?
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Le temps des cathédrales 9 L’Art Royal et les cathédrales
Il n’existe aucun autre édifice qui recèle autant de signes de marques et de symboles alchimiques, que celui-là. S’il fallait convaincre de la complicité entre bâtisseurs et Adeptes (terme employé pour désigner les alchimistes), Notre-Dame en serait la plus flagrante et la plus monumentale des preuves. Il n’est pas un portail, pas une travée ni un ornement de façade qui ne signale la présence des Adeptes autour des artisans constructeurs !
Dois-je rappeler qu’un des ouvrages parmi les plus connus, à propos de cette énigme, reste « Le Mystère des cathédrales » écrit par le mystérieux Fulcanelli (Éditions Jean-Jacques Pauvert – Paris)
Quand on parle d’Alchimie, immédiatement les
visages se ferment. Et lorsque, par hasard, on se trouve en face de
personnes réellement intéressées, ou qui se sont intéressées au
problème, les définitions et les théories pleuvent. De là à penser
que nous sommes dans le domaine du charlatanisme ou d’une magie plus
ou moins Pourtant, l’Alchimie est un art plus que millénaire qui perdure depuis la nuit des temps et il serait assez vaniteux que de penser qu’elle n’a qu’un but : faire de l’or avec du métal vil comme l’ont cru trop longtemps les non-initiés. Cette discipline, ou cet art particulier probablement assez discret, et pour cause est né on ne sait où ni en quelle époque exacte.
On l’a cru occulte parce que les Adeptes devaient se montrer prudents, à propos de leurs recherches, pour ne pas, la légende de la transmutation des métaux les exposant, attirer des convoitises inopportunes. Cela provient de la légende sur des recherches secrètes, sur une science occulte, et sur des expériences cachées. Mais, n’en doutons pas, l’Alchimie est un Savoir très extraordinaire et qui avait des buts précis.
Si l’on en croit certains auteurs, l’Alchimie peut être une recherche intérieure d’une haute exigence spirituelle. Elle pourrait aussi avoir été une sorte de proto-chimie positive telle que celle que nous connaissons aujourd’hui. Certains spécialistes modernes comme André Nataf (Les Maîtres de l’occultisme aux Éditions Bordas) pensent qu’elle aurait été une matière jouxtant le sacré et l’érotisme, donc une recherche sur l’acte amoureux qui, dans le plaisir sacralisé, aurait approché (ou re-découvert) l’état de grâce primitif : l’androgyne originelle. Le poète qui parle de la « bête à deux dos » semble proche de cette théorie non dépourvue d’intérêt. Quoi qu’il en soit, la spiritualité a toujours été formidablement présente dans tous les actes des Adeptes de bon aloi.
On ne sait pas quand et où l’Alchimie a débuté. Ses origines, ses prémices, se perdent dans le brouillard du temps. Cette sagesse est probablement beaucoup plus ancienne que la plupart des historiens le prétendent.
Certains lui prêtent des origines égyptiennes à l’époque ptolémaïque… ou plus antiques encore. Ils parlent du savoir alchimique des constructeurs de pyramides. On parle quelquefois, comme premier Alchimiste connu, du mythique Imhotep, l’architecte frère de lait du pharaon Djoser.
Ce personnage mythique avait la réputation
d’avoir eu accès au « Livre de Thot » (le Lucifer de l’Antiquité
égyptienne, l’Hermès des Grecs). Ce livre fait partie des volumes
légendaires dont on a perdu et la trace et le contenu. Thot, le dieu
à tête
On parle beaucoup, aussi, de la Chine comme terre de la naissance de cet art . Il est vrai que l’on trouve dans ce pays une iconographie importante sur des hommes distillant plantes et matières diverses, pour en obtenir le suc, l’âme, la quintessence subtile.
Il ne faut pas oublier les savants arabes qui en matière de distillats et de triturations passaient pour des maîtres absolus aux environs de l’An mil. Ceux-ci apportèrent jusqu’en Europe leur savoir indéniable
Le Moyen Âge en Europe coïncide, à l’envers de ce
que l’on a longtemps cru, avec
C’est avec Paracelse, de son véritable patronyme Philippe Aurélien Théophraste Bombast von Hohenheim (fin du XVe, début du XVIe siècle, que l’on découvre que les Alchimistes médiévaux et leurs successeurs, dont il était, s’intéressaient de près à la mine, donc aux minerais, donc aux métaux divers, et à leurs alliages.
On peut aussi citer, à Paris, Nicolas Flamel (1330-1418), sans oublier sa femme : Dame Pernelle, qui grâce aux gravures d’un ouvrage appelé « Le Livre d’Abraham le Juif », obtenues par un hasard étonnant, acquis la réputation de faiseur d’or.
Mais quelques siècles avant eux sévissaient des
Il n’en reste pas moins qu’à partir du Haut Moyen
Âge et longtemps après, la Chrétienté disposa de personnages
savants, donc d’Alchimistes avoués, ou discrets, à profusion.
L’Alchimie au cœur de l’art médiéval Lorsqu’on visite et explore les plus grandes cathédrales d’Occident, on est frappé par le nombre de signes et de symboles afférents à l’Art Royal. Ces marques indiquent, sans coup férir, la présence d’Adeptes auprès des constructeurs et autres compagnons.
Il fallait, en effet, tout connaître des matériaux, des pigments, des teintures, des alliages, pour édifier de pareils chef-d’œuvres. Tailleurs de pierre, ingénieurs, maîtres verriers, artistes peintres, sculpteurs initiés, tous avaient besoin de comprendre les possibilités, les propriétés, de leurs matériaux nécessaires. Et qui mieux que les Adeptes de l’Art Royal pouvaient les enseigner et les guider en cette matière ? Qui mieux que des savants recherchant les secrets de l’inerte et du vivant, étudiant sans cesse les transformations possibles, les transmutations nécessaires à des techniques nouvelles, pouvaient les renseigner ? Qui mieux que les Alchimistes, héritiers d’un des plus vieux savoirs, à propos de la composition de notre univers, pouvaient leurs livrer les secrets utiles à la pérennité de leur travail ? Reconnaissants les maîtres et les compagnons imprimèrent dans la pierre, en la sculptant, la ciselant, quelquefois, les symboles de reconnaissance, les secrets de transformation, que tous les initiés pourraient déchiffrer et comprendre dans les siècles à venir sans que les profanes n’y voient autre chose qu’une production d’artistes, des fables racontées pour l’édification des croyants…
Comme écrit plus haut, Notre-Dame de Paris est un exemple de cette complicité, parmi les plus frappants. Cependant la plupart des monuments religieux européens de cette époque (XIe –XIIe siècles… et suivants) recèlent des monceaux de symboles, d’allégories, de tableaux, de vitraux et d’inscriptions, ramenant toujours l’observateur à cette présence de l’Alchimie et des Adeptes.
La foi chrétienne est présente, bien évidemment, mais les messages alchimiques, posés en filigrane, sont tout aussi constants. Quoi d’étonnant à cela ? Quelle différence existe-t-il entre le message d’amour et de fraternité du Nazaréen, et celui de ces Alchimistes qui tentaient de comprendre l’univers et ses combinaisons, bref, de découvrir ses secrets les plus infimes ?
L’Alchimie étant à la foi aussi une recherche spirituelle très profonde et une tentative de mise à jour de l’ordre de la matière qui compose notre monde, notre univers, nous sommes loin des faiseurs d’or et autres fariboles de vendeurs de poudre de perlimpinpin.
Cherchant à découvrir ce qui se cachait dans la matière, les véritables Adeptes, presque naturellement, s’intéressèrent à l’humain. Chimie de la matière inerte, connaissance des ordres de la nature, ils furent souvent des chercheurs en toute matière. Ils devinrent souvent médecins, mais aussi biologistes, ingénieurs, phytologues, apothicaires. En résumé, ils proposèrent (et proposent encore de nos jours !) leur curiosité infinie et leur savoir humaniste à leurs frères humains.
La fameuse « pierre philosophale », le mystérieux « grain rouge », « l’or philosophique », ne devaient servir qu’à repousser la mort et à prolonger le vivant. La véritable recherche alchimique était celle de « l’élixir ». Et « l’élixir » donnait automatiquement accès à la connaissance du secret de la vie et de la mort, ces transformations inéluctables qui régissent, qu’on le veuille ou non, toutes nos pensées et nos actes qui en découlent forcément…
Et lutter contre cette condition de mortels, contre cette précarité angoissante, n’a-t-elle pas été la recherche universelle, la seule constante, pratiquée par les hommes depuis l’aube de l’humanité ? N’a-t-elle été à la base de toutes nos espérances, génération après génération ?
La foi religieuse promettait (promet encore), dans toutes les religions, l’accès la vie éternelle. C’est cette promesse qui permet à l’homme de ne pas sombrer dans un désespoir atrocement lucide devant l’inévitable… Que cherchaient les Adeptes ? Le moyen matériel de prolonger la vie, tout simplement !
Les constructeurs de cathédrales (comme tous ceux qui par le monde s’échinèrent à laisser une trace monumentale de leur espoir en une vie plus longue et plus juste, éternelle si possible) dressaient des constructions à cette grande et improbable espérance d’éternité. Comme eux, les Adeptes de l’Art Royal cherchaient (cherchent encore), par la « voie humide » ou par la « voie sèche », à trouver le moyen d’accéder à cette éternité pour que survivent leurs frères.
Même espoir, même lutte, même foi en la vie, même défi contre les éléments qui composent notre univers et contre la mort… Ils étaient faits pour se rencontrer et s’allier.
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Le temps des cathédrales 10
Ceux qui savaient, ceux que l’on appelait communément « les initiés », les tenants de la très antique tradition se mêlèrent à tous ces travailleurs et s’en donnèrent à cœur joie. Ils inscrivirent dans la pierre les traces de la spiritualité des humains depuis l’aube de l’humanité jusqu’à leur époque. Désormais, en Occident, plus rien n’allait être comme avant. On passait de l’oralité presque totale à la transmission par des inscriptions, donc à l’accès à toutes les données qui disent les origines de la grande épopée humaine. Les arts et les techniques en furent, dès lors, les véhicules et ces monuments les supports d’un message global dépassant de loin celui de la foi chrétienne. Pour simplifier, disons que les « connaissants » se servirent de cet élan (ou peut-être même le provoquèrent-ils ?) de la foi pour raconter et fixer dans la pierre l’histoire de l’épopée de l’humanité. Des prémices d’un éveil spirituel en passant par le véritable et ancestral culte de la Grande Déesse et de ses avatars [1] puis de son remplacement par des croyances patriarcales pour tout dire, jusqu’à ce message étonnant de fraternité et d’amour que proclamaient aussi bien le Christ, que son double évincé par les Pères du désert, Simon le Magicien, et de bien d’autres encore. C’est ainsi qu’en étudiant ces cathédrales avec attention et minutie, l’observateur averti va de surprise en surprise.
Cela tombait formidablement bien, l’imaginaire populaire et le désir de survivre malgré la dureté des temps était à son paroxysme. Tout cela créa un élan fantastique dans la population ; un élan que l’on qualifia plus tard de « religieux ». En fait, comme le dirent, bien plus tard, les modernes marxistes, « les conditions objectives d’une révolution, d’un bouleversement social, étaient réunies »… Tout simplement. Peut-être inconsciemment, pour certains, et plus malignement pour d’autres – ceux qui savaient, les artisans et les artistes comprirent l’étonnante opportunité qui s’offrait à eux. La chance de s’exprimer et de livrer de discrets messages se mêla sans doute à une grande piété et les fit s’activer. Car c’était en effet une chance incroyable que représentaient ces énormes chantiers des cathédrales. Il suffisait de « savoir faire » pour participer. Arts et techniques étaient tous bienvenus. Le clergé, pourtant vétilleux, fut contraint de laisser faire. « La fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? » comme dira plus tard un des leurs et pas des moindre…
C’est la raison pour laquelle, celui qui connaît les symboles, qui en possède les valeurs, donc qui sait lire et comprendre, peut en déduire ce qui précède. La complicité entre les
alchimistes et les bâtisseurs de cathédrales est aussi avérée. Malgré cela, agissant avec une grande intelligence, acceptant de se soumettre apparemment aux directives du clergé, simulant peut-être la piété ou du moins la croyance, les alchimistes et les tenants des vieilles connaissances, de l’antique savoir, se glissèrent dans les rangs de tous ces bâtisseurs.
Pour étayer l’hypothèse qui précède, il faut se souvenir que, même dans les rangs des simples tailleurs de pierre, se trouvaient des personnages qui en savaient long sur la minéralogie, les calculs de force, les alliages de métaux, les teintures, et toutes les techniques nécessaires pour construire et orner de pareils monuments. Or, ces données, qui remontaient à la nuit des temps, étaient bien souvent cachées. On ne les révélait qu’à des initiés, des hommes sûrs qui étaient chargés de les retransmettre à d’autres tout aussi éprouvés. Des sociétés discrètes assuraient la pérennité de ces connaissances et les protégeaient contre les vicissitudes inhérentes à ces siècles troublés. Elles venaient et étaient transmises depuis la plus haute Antiquité et ceci sur tous les continents.
On raconte que sa mémoire était encore honorée par les Égyptiens plus de mille ans après sa disparition. Il en fut de même avec d’autres comme Avicenne le médecin, Pythagore le chercheur, ou Ramon Lulle le philosophe, etc. Ils furent tous apparemment dépositaires d’un savoir qui dépassait ce que l’on sait de l’ensemble des connaissances de leur temps. Détail remarquable, leur légende a toujours prétendu qu’ils vivaient encore des siècles après leur décès officiel ! Cette longévité serait-elle la marque de ces hommes porteurs de secrets ? Bien informé celui qui pourrait l’attester aujourd’hui.
Dès lors, une complicité -
j’allais dire une « communion » – fraternelle lia, désormais,
artistes, artisans et ouvriers. Ceux qui détenaient le savoir et les
données techniques, la science antique et les secrets de différentes
natures, avaient provoqué, dans un temps historique minime (140 ans
à peine, rappelons-le !), une véritable révolution au nez et à la
barbe de l’Église catholique. Depuis le Ve siècle, en
fait depuis l’avènement de la religion chrétienne en tant que
croyance pratiquement officielle, en tout cas dominante, rien de
pareil n’était survenu en Europe. Tout n’avait été que Et puis, ces héritiers de l’impossible avaient senti le vent tourner. Ils s’étaient glissés dans cette faille proposée par l’orgueil de cette religion pleine d’orgueil et d’assurance qui voulait ériger des bornes bien visibles, plus voyantes que les églises et les basiliques romanes existantes pour délimiter un territoire. Les secrets furent gravés dans la pierre garantissant, ainsi, le passage à une postérité à venir, et provoquant, sans aucun doute, ce qu’on allait appeler, quelques années plus tard, la Renaissance.
Pour illustrer ce qui précède, il faut savoir que les grandes cathédrales, comme l’univers qu’elles représentent, sont toutes inachevées. Définitivement inachevées. Rolf Kesselring Prochain article : Adeptes, artistes et Compagnons [1] Le culte de la fécondité, donc des mystères de la femme, remonte à la nuit des temps. Cette vénération quasi native de l’humanité, va passer par Innana, en Perse, Ishtar en Mésopotamie, Isis en Égypte, pour arriver jusqu’à nous au travers de Vierge Marie. L’antiquité de cette foi en la femme première a suscité des luttes incessantes dès l’apparition des cultes aux dieux mâles venus, dans les sociétés du Moyen Orient, avec les peuples sémites. C’est sans doute, aussi, la vraie raison pour expliquer l’opposition de l’Église de Rome (qui dura des siècles) à la vénération populaire envers cette déesse naturelle, la mère du Christ. [2] Le Manichéisme fut, comme le culte de Mithra, une religion rivale du Christianisme. Au IIIe siècle, en Perse, puis en Inde, un certain Manès édicta et prêcha une doctrine fondée sur deux principes opposés, mais absolus : le Bien et le Mal. Les adeptes On appelle cultes à mystères cette religion était séparés en deux classes : les néophytes et les parfaits. Dans les premiers siècles, cette religion se répandit, jusqu’en Chine et en Europe. La confrontation avec le Christianisme fut inévitable. Bien plus tard, les Cathares furent accusé de « manichéisme ». [3] On appelle « cultes à mystères » les cultes où l’on célébrait des rites initiatiques. [4] Aux temps médiévaux la rose symbolisait le secret. C’est ainsi que, durant des banquets, lorsqu’une rose était suspendue au-dessus des convives, tous savaient qu’il fallait garder le secret sur les propos échangés à cette table… C’est donc peu interpréter que de regarder les rosaces des cathédrales comme des messages affirmant : « en ces lieux résident des secrets » ou « Ici tu es sous la rose, donc sous le secret, protégé par le secret ».
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Le temps des cathédrales 11 Adeptes, artistes et compagnons
Certes depuis la chute de l’empire romain, aux environs du Ve siècle, un âge relativement obscur s’abattit sur toute l’Europe. Je dis relativement obscur car, malgré une apparente chute culturelle liée à la perte d’une morale et de principes régissant globalement ce monde, au sortir de l’Antiquité, ne provoqua pas un âge totalement noir. Subsistaient des centrales d’intelligence. Il s’agissait de petits groupes composés d’initiés, sortes de groupes devenus les gardiens des secrets de construction, d’alchimistes héritiers des protocoles venus d’Orient, et d’artistes connaissant les techniques antiques pour sculpter la pierre ou la peindre. Ces peuples
que l’officialité qualifia de «barbares» durant des décennies,
étaient, en fait, des peuples beaucoup plus raffinés qu’il y
paraissait. La désinformation, due aux tenants de la gloire des
Grecs et, dans la même ornière, sans parler de celle qui éblouissait
les esprits admiratifs de l’ordre romain, a été patente. C’était oublier un peu vite, que ces peuples voyageaient beaucoup, migraient énormément, surtout depuis que les frontières de l’Empire romain ne les contraignaient plus.
Le contact avec d’autres cultures, d’autres pensées, avait été constant et profitable. Il n’est que d’observer la manière de vivre chez les Wisigoths, par exemple, de comprendre leur culture, par exemple. Ils venaient de l’Est, avaient débordé, puis battu les légions de Rome, et s’étaient répandus de l’Italie à l’Espagne, et imprimé leur culture à bien des peuplades locales, pour le plus grands bénéfices de ceux-ci. Et je ne parle pas ici des cultures moyen-orientales ou nord-africaines, sans citer de plus lointaines…
Artistes et artisans, savants, chercheurs, constructeurs, ingénieurs, transmirent leurs connaissances, durant toute cette période dite «noire». Et ceci sur presque toute la surface de la planète. Cela ne fait plus aucun doute. Ces échanges se firent par les caravanes de marchands qui servirent de vecteurs aux nouvelles, à cette volonté humaines de transmettre malgré les idiomes différents, les préjugés de toute sorte, les différences culturelles, les arcanes d’un savoir universel. La curiosité traditionnelle des savants, des artistes, des artisans, des constructeurs joua à plein. Tout se passa comme la soif de connaître, d’apprendre et de savoir, avait provoqué des liaisons, même contre-nature, entre tous les peuples de la terre. L’Occident, durant toute cette période historique, se préparait, en fait, à ce grand élan précurseur d’autres que l’on peut appeler ici : « l’Âge des cathédrales». L’architecture des basiliques et des églises était romane (c’est-à-dire romaine ou héritée de la romanité). Les corps des bâtiments étaient massifs, peu ajourés, avec très peu de décors extérieurs ou intérieurs. Ils étaient hermétiques, sans lumière pénétrante, issus et construits directement à partir de la tradition architecturale méditerranéenne qui cherchait à protéger l’habitant des ardeurs du soleil. Même dans les châteaux des seigneurs médiévaux, et pour des raisons évidentes de protection, à part quelques tapisseries et quelques statuettes, les ornements se bornaient à des trophées animaliers et des oriflammes que voulaient la tradition de la chasse et le souvenir d’exploits guerriers. À l’intérieur de ces édifices austères, il n’existait pas (ou très peu) de représentations artistiques telles qu’on va les voir fleurir sur les monuments, civils ou religieux, à partir du Xe siècle ; c’est-à-dire à partir de ce désir de lumière, d’ouverture d’esprit et d’âme qui saisira tout le monde occidental. La puissance du savoir et de la tradition est comme une lueur dans la nuit, une flamme qui ne s’éteint jamais, protégée par quelques-uns. Elle subsiste dans les péripéties les plus tourmentées et les plus obscures de l’Histoire.
On a beaucoup écrit sur cette période charnière. Le grand Michelet, dans le livre IV de son Histoire de France, écrivait : «C’était une croyance universelle au Moyen Âge que le monde devait finir avec l’an mil de l’Incarnation…» En ce temps-là la plupart des humains étaient convaincus de l’imminence de l’agonie du monde. Ceux qui croyaient à cette fin des temps, étaient en attente des prodiges cauchemardesques qui devaient précéder et accompagner cet instant fatal et annoncé où l’humanité allait, dans son entier, comparaître devant le Juge suprême. Une grande désespérance tenaillait les hommes du plus humble des serfs au souverain le plus puissant. Une sorte de fatalisme exacerbé avait atteint les esprits. Tous se disaient : à quoi bon… Mais comme le dit si bien Daniel Le Blevec dans son ouvrage intitulé «L’An Mil»[1] : «… la date fatidique passe sans que le monde soit détruit. Un immense espoir soulève l’humanité rassurée qui peut dès lors s’engager avec ferveur dans les voies souriantes d’un renouveau.» Espoir et renouveau ! Les mots d’ordre sont dès lors donnés à toute la société chrétienne. Et c’est ainsi qu’apparaissent des volontés nouvelles. La vie a une autre saveur. Les esprits sont tournés vers l’avenir. Le besoin de lumière est fantastique. Certes des séquelles de la grande peur subsistent. Il faudra attendre encore quelques décennies pour voir apparaître des signes de cette envie de clarté spirituelle et matérielle. Mais déjà tous ceux, qui grâce au regroupement en corporations ou sociétés discrètes (pour ne pas dire plus !) avaient maintenu vivante la flamme de la tradition et du savoir, montraient le bout de leur nez. Grâce à eux les secrets de construction, ceux des alliages et des teintures, de la taille de la pierre, avaient été sauvés. Le temps des cathédrales lumineuses était venu. La fin d’un monde était bel et bien survenue, laissant la place à des temps nouveaux.
La conjonction de ce besoin tout neuf de clarté, de cette envie de vivre pleinement, provoqua, par une subtile alchimie, un déclic extraordinaire dans les esprits. Esprit créatif, imagination, besoin de marquer son époque, sens artistique, tout ce qui avait été mis sous le boisseau depuis des siècles se réveillait peu à peu. Un enthousiasme fantastique, une volonté de changer d’époque, de monde, s’installaient dans les cerveaux. La société chrétienne d’Europe s’ouvrait à de nouvelles envies, de nouvelles idées. Une spiritualité hors de l’ordinaire devenait le carburant qui permettait, de créer, d’entreprendre, de construire, pour une postérité qui désormais ne faisait plus aucun doute, s’était emparée des intelligences. Architectes, tailleurs de pierre, artisans et artistes de tous horizons, se réveillaient enfin. Il fallait bousculer les anciennes coutumes et la foi compassée et doctrinale qui peu à peu avaient sclérosé les structures de la société médiévale. Tout était nouveau, mieux, tout était à refaire ! Tout allait être renouvelé, reconstruits, réédifier. Il fallait jaillir vers le haut, vers le ciel et sa lumière intense, vers la vie solaire. Il fallait briser l’arc plein-cintre des basiliques romanes, il fallait laisser pénétrer la lumière à l’intérieur des monuments et des esprits ! La construction des cathédrales de lumières avait commencé…
Comme nous l’avons dit plus avant, la période de cet engouement et de cette ferveur bouillonnante ne dura que 140 ans ! Même pas un siècle et demi ! À peine six générations ! Durant ce laps de temps plutôt court par rapport à l’Histoire de l’Occident, toutes les cathédrales gothiques d’Europe furent érigées. L’enthousiasme suscité par la dissolution de la grande peur qui avait précédé l’An Mil. L’Église de Rome avait provoqué, en faisant peur à ses fidèles avec cette fin du monde annoncée, assortie d’un terrifiant Jugement Dernier, s’était largement déjugée.
Si la foi chrétienne subsistait, elle n’empêchait plus esprits porteurs du Savoir ancestral, de proclamer de nouvelles vérités, de tenter et d’entreprendre la construction de monument à la gloire d’une espérance nouvelle, pleine de luminosité. Les athanors des alchimistes, héritiers de la science traditionnelle venue d’Orient, et qui avait été mise en veilleuse dans les temps qui avaient précédé la date charnière, s’étaient remis à rougeoyer en moins d’un siècle. Les constructeurs, eux aussi, osaient concevoir à nouveau. Les artistes bravant les rigidités des règles religieuses d’avant, se mirent à sculpter et à peindre. Les verriers, aidés par les alchimistes, colorèrent le verre et l’assemblèrent, grâce aux alliages des seconds, des panneaux racontant au peuple des histoires fabuleuses. L’Art dans son sens plein et direct, naturel pour tout dire, retrouvait toute sa force, toute son utilité, toute sa vérité… L’Église et sa hiérarchie, fins politiques et devant leur perte de crédibilité, mis moins d’un siècle pour s’adapter et devenir celle qui allait, par son aide matériel et ses commandes de monuments, canaliser ces forces nouvelles et retrouver ainsi le pouvoir sur les esprits qu’elle semblait avoir perdu. Oubliés la fin du monde, les apocalypses promises, les jugements derniers ou pas… Un vent de liberté soufflait désormais sur l’Occident. Ce vent se transformera en tempête magistrale quelques siècles plus tard, au moment de la Renaissance. Cette immense courant de culture, de tradition et de courant d’art, de désir de nouveauté, annoncera encore et avec des siècles d’avance, un futur de lumière qui aboutira à notre modernité. Une modernité enthousiasmante, mais pleine de perversités et de danger, nous le savons désormais. Rolf Kesselring
[1]
L’an Mil, Daniel Le Blevec,
Presse universitaire de France, Paris1976 |