Mémoire d'étude de Sophie Meylan (Ecole des
Beaux Arts de Vevey)
Joe Boehler
Biographie et présentation de l'œuvre
par Sophie Meylan
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Plasticien
et performeur, JOE BOEHLER est né dans une banlieue de Strasbourg. Dès son plus jeune âge, il dessine. A 13 ans, il entre dans un centre de redressement jusqu'à 17 ans où il apprend le métier de pâtissier et obtient un CAP. L'année suivante, il part aux événements d'Algérie pour y faire son armée. A 22 ans il revient et part faire son tour de France en tant que compagnon pendant 2 ans (1967-1969). Cette période fut déterminante pour son art, en effet, il fallait dessiner tous les plats que l'on faisait, détailler les couleurs et composer les formes des supports. Cette société compagnonnique de libres penseurs lui a ouvert des portes et a créé une liberté dans son art. Puis, lors d'une rencontre de musiciens, il fait la connaissance de Danny Corchmard qui l'embarque dans son histoire. Ils partent sur une tournée et font un disque. Très vite les tournées s'enchaînent et le mal de vivre le surprend, il n'arrive plus à dessiner, n'écrit plus que des chansons banales, textes inutiles, il n'y a plus de création. La séparation du groupe est inévitable et il se retrouve dans un milieu de prostitution, d'alcool et d'autre produits médicamenteux et hallucinogènes. Cependant il recommence à dessiner et rencontre Monique, professeur de littérature, qui lui ouvre les portes de l'histoire de l'art. Vers les années 1970, il crée son propre atelier en Suisse et commence sa recherche artistique, qui le confronte à un travail beaucoup plus personnel. Durant cette période qui se passe essentiellement entre Paris et la Suisse, il rencontre Jean de Maxim, et Lisette sa femme, qui expose au musée d'art moderne de Paris. II fait aussi la connaissance d'Agathe Bluet qui était historienne de l'art à l'Orangerie de Paris, et qui dirigeait la Galerie L55 (Paris). Là, il découvre les tableaux de Soulage, de Crassi, Tapiès, Dimitrienco et Estève. Ces peintres l'inspirent beaucoup, mais il trouve ça déjà un peu vieillot. En 1972 il fait sa première exposition "les Mutants" à la Tour Philippe le Bel, à Villeneuve-les-Avignons (F). A cette occasion, il rencontre le délégué aux Beaux Arts au ministère de la culture, M. Loisil, ce qui lui permet de faire d'autre expositions à Cannes, Rome, Deauville, Poitiers. II participe à plusieurs grands prix de peinture et obtient entre autre, le Prix du Jury du Grand Prix de peinture de Cannes (1975). II est remarqué par M. René Borel et devient peintre de sa Galerie à Deauville. Puis toujours en 1975, il expose "Attente cosmique" au Musée de Sciences Fiction d'Yverdon (CH) et à Poitiers (F) à la Chapelle du Couvent où il rencontre le conservateur du Musée le Dr Rerolles, qui lui achète des oeuvres et lui explique ce qu'il est en train de peindre. Durant la Période des " Mutants "et d' "Attente cosmique", Joe Boehler peignait en production, vivant à côté de son art. Un art abstrait de formes et de couleurs, sans matière, qui se rapprochait en même temps de l'Art de l'Ecole de Paris et du Pop Art. II peignait sous acide (LSD), son seul souci étant de trouver de nouveaux rapports entre les couleurs qui étaient très artificielles; bleus métalliques, rose pink et d'autres encore. Cette peinture marchait très bien à cette époque, car elle était en plein courant peace and love année 70. Entre 1975-1976, le Grand Prix des sept collines de Rome lui est attribué. II participe au groupe cybernétique de la 5ème dimension avec le professeur "David", Carlo Riccardi, Todi, Porcella, Elda, Lazaretto Alifredi et d'autres artistes. Ensuite il commence ses premières performances où il chante et peint sur scène accompagné des musiciens rock and blues très hendrixiens; il crée le Rock'Art.
En 1978,
il expose à Berlin (D) sous l'égide du gouvernement français. Au cours d'un voyage en Lorraine (F), il est confronté au monde des mineurs; il se passionne pour ces gens qu'il dessine et admire leur beauté plastique. Et sans s'en rendre compte sa peinture devient figurative. De plus en plus les matières de ses tableaux s'épaississent, il les grave comme des blessures. Pour mieux se rendre compte de ce qu'il fait et de la vie de ces gens, il s'enferme à 450 m sous terre dans les mines de sel de Bex pendant 10 jours hors du temps. Avec lui il a emporté un écrivain, deux musiciens, une lampe frontale et les trois couleurs primaires pour peindre. II en ressort des oeuvres explosives de couleurs, marquées par les mineurs, ainsi que des dessin noir blanc. Ces oeuvres seront exposées sous le nom de "Cathédrale sous terre"à la Galerie de Ballens à Ballens (CH). En 1987, il rencontre le groupe Batiscaf, tombe amoureux de leur musique et part en tournée avec eux à travers la Suisse. Chaque soir, sur scène, il crée une nouvelle oeuvre en s'inspirant de leur musique. A la même époque, il écrit un disque "Souffle Feeling" pour Danièle Fleury. Quand il rentre, il ne sait plus où il en est ; il décide alors de faire son autoportrait tous les jours pendant une année (87-88). De cette expérience naissent 365 tableaux et dessins. Cette démarche lui a permis de fouiller dans ses matières, c'était aussi une psychothérapie, une remise en question. Il eut l'impression de refaire son compagnonnage mais dans sa tête. En 1990, une Galerie lui propose de faire des petites gravures en lui disant que Penny Black en avait fait une planche de 240 figurines. Après quelques verres, Joe Boehler relève le défi d'en graver plus de 240 en 24h. tenu par quelques musiciens et le public, il en grave 241 en moins de 16h. Ceci lui valu une place dans le Guiness book En 1991, la radio suisse romande lui propose de partir en Haïti dans le cadre de l'opération "Nova Helvetia" à l'occasion du 700e anniversaire de la Confédération. Là-bas il fera plein d'esquisses des gens de cette île, mais cette aventure étant trop personnelle et douloureuse à la fois, il ne les exposera jamais. L'année suivante ses dessins s'épurent de plus en plus pour laisser place à la matière. II crée une exposition qui s'intitule "les hommes dans le mur" et qui est composée de panneaux en bois récupéré de palissades, sur lesquelles il "peint" au chalumeau. Ceci donne des bois brûlés et des couleurs étonnantes. Mais cette exposition lui fait mal, il crée en détruisant ce qui reflète la période douloureuse qu'il est en train ce vivre. Après cela il ne fait plus rien, il ne sait plus comment se retrouver, il navigue. Jusqu'au jour où une agence publicitaire le récupère et lui propose un travail. Cela consiste à mettre des affiches blanches sur des espaces publicitaires et à les peindre en direct. De cette expérience est édité un livre nomme "Art-fiche". En 1995, il recrée un groupe musico-pictural fondé sur l'improvisation avec comme menbre; François Allaz, Danièle Fleury,Ivor Malherbe et souvent des invités. A partir de là, il s'enferme dans son atelier et crée " Bleu et Blue " qui a été exposé en 2000 à la galerie de l'Essor au Sentier.
Multiformat tout petit à
2/3m
Sa peinture a des débuts très flous pour lui, il peint en production, vivant à côté de son art. Ces tableaux sont abstraits, un art psychédélique de recherche entre les formes et les couleurs avec des matières très brutes sans matière ni relief, c'est une période très Iisse. Les couleurs sont très artificielles, du rose pink au bleu métallique. Les mutants représentent des paysages qui se transforment en personnages humains. Les formes et les couleurs invitent à plonger dans les tableaux, à s'envoler, ce sont des tableaux pour méditer. C'est à cette époque que Joe Boehler peint sous acide et s'inspire de cet état d'halluciné. Cette peinture se rapprochait en même temps de l'art de l'école de Paris et du Pop Art, elle fut commerciale et marcha très bien à cette époque.
Attente Cosmique
Avec "Attente Cosmique" les matières deviennent plus travaillées, les couleurs se mélangent, s'assemblent et se transforment. Mais les tableaux restent toujours très Iisses. Les personnages que l'on pouvaient voir dans "les Mutants" disparaissent et laissent la place uniquement aux formes.
Technique
Les Mineurs
De cet intérêt pour le monde des mineurs naît le besoin de vivre lui même pendant une semaine ce que ces gens vivaient tout les jours. Cette expérience est très importante et marquante pour lui. En effet il est descendu et a senti les entrailles de la terres mère et cette importance se ressent dans tous ses tableaux à l'encre, hachurés à la plume dans lesquels il y a toujours des piliers, des galeries, des grottes dans lesquels se confondent et se fondent les personnages.
Pendant qu'il était dans les
mines, il utilisait des encres à séchage rapide et uniquement les trois couleurs
primaires afin de travailler beaucoup plus instinctif. A sa sortie il fera un
livre.
Techniques:
encre d'imprimeries Formats:
50/70cm et divers
C'est aussi à cette période
qu'il vit une histoire avec une femme qui doit aller en prison ce qui le fera
beaucoup souffrir.
II peindra donc avec et sur tout et n'importe quoi gouache, aquarelle, encre, merchurochrome et feuille, mur,carton, partition. Cette expérience lui permettra de renaître.
Haiti
Joe Boelher ne parle pas beaucoup de ce voyage, il y a vu et ressenti beaucoup de misère et de cruauté et ce voyage l'a énormément touché. Car il était proche de ces gens et a aussi partagé des moments de joie. II n'a pas exposé beaucoup de ces dessins et tableaux car il aurait voulu montrer aussi cette joie de vivre et non seulement la dureté.
On peut voir aussi dans l'image ci-contre une palissade brûlée ou peinte au chalumeau ce qui renvoie au déjouqué, traître que l'on brûlait vif dans les pneus.
A la fin de la campagne publicitaire,il a repeint toute les affiches en noir ce qui donna lieu à des réactions de toute sorte et notamment à une arrestation car la police croyait à un sabotage.
Technique: Gouache Format: affiche
II fait un travail pour la BBC sur une pub mouvante avec de la pâte à modeler animée. Travail qui lui a pris beaucoup de temps pour peu d'intérêt. II effectue des performances pour l'ouverture d'un sitcom entre la mode et l'ordinateur avec la participation de Balmain et Balanciaga.
Bleu
Il redécouvre son fantôme qui est un personnage qui le hante depuis des années, à la fois homme et femme. Ce fantôme, il avait déjà essayé de le démasquer au travers des autoportraits, mais ce n'était pas lui dans ces tableaux mais un personnage quelconque qui lui revient à chaque fois comme un coup de pinceau à travers le visage. Est-ce une gifle, une peur, il ne sait pas. Le bleu qui est une couleur méditative, spirituelle, très peu charnel lui donne des envies de désir au lieu de chair. Plus il avance dans les couleurs plus la chaleur du bleu lui apparaît. Il espère qu'un jour il trouvera. Actuellement, il travaille sur des bleus que l'on trouve dans les icônes de Byzance autour du 12 ème siècle Et il "collabore" avec une femme roumaine qui cherche ce même néant dans le bleu.
La sculpture
Les Sculptures de Joe jonchent et habitent son jardin, ses plates bandes. La mousse en recouvre certaines, avalée par la végétation. On entre dans un monde de fée des marais et d'humain torturé, d'histoire magique, tragique et terrible. Au début Joe Boehler n'aime pas faire de la sculpture, le façonnage de la terre et des autres matériau lui rappelle trop le métier de pâtissier qu'il a appris auparavant. Or un jour qu'il faisait son jardin, il trouve une pierre de malachite d'environ 30 kg et il découvre un caillou qui devient brillant dés qu'il le ponce, d'une grande dureté et qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait déjà touché. Ce matériau qui lui résiste, qui est brillant translucide et d'une grande pureté lui donne envie de sculpter. II commence par travailler des visages à plat où une grande fragilité se fait sentir ainsi que la transparence et la translucidité de la matière. Puis il rencontre le designer Staub qui était son élève et qui habille ses sculptures avec du bois. Après la malachite, le dépucelage était fait et il a pu sculpter dans tous les matériaux, bois, plâtre, marbre, pierre, bronze, béton. Cette re-découverte de la sculpture lui a ouvert les portes de la renaissance des sens.
Dans son art Joe Boehler passe par trois états différents
Quand il transmute il ne peut le faire que dans son atelier car il entre en jeu beaucoup d'éléments,de forces, il fait un don de lui et ce moment est très intime,il ne peut le partager qu'avec très peu de personne.
Le hasard a voulu que mes yeux restent crochés sur les yeux d'une femme entre l'extraterrestre et la femme africaine. Au premier abord, on dirait qu'elle a des colliers comme les femmes masaï. Mais en regardant de plus près, ses colliers sont des ondes qui tournent autour d'elle, est ce que c'est pour la protéger ou elle pour se protéger? La présence de son regard montre qu'elle n'est pas dominée mai plutôt gardienne. Sa couleur bleue lui donne presque une envie d'infini et le contour rouge des yeux et des lèvres comme pour mieux la marquer d'une griffure de hasard, donne à cette matière dessinée et peinte une valeur presque irréelle. Sa matière traitée au petit chiffon et au tampon Gex lui donne un côté sculpté en deux dimensions. L'utilisation du peintre d'une couleur industrielle au spray nous renvoie un sentiment d'éternité. On arrive pas à la situer, ni expressionniste , ni impressionniste, aucun courant spécifique qui me sauterait au visage. Je devrais inventer un nouveau nom pour qualifier ce tableau. J'ai tout de même posé la question à Joe Boehler et il m'a répondu: "Je fais des gens qui sont nés dans une conscience fiction".
Bien sûr, comme tout le monde, j'ai connu les période bleues de Picasso, d'Yves Klein et d'autres. Mais en 1991, le hasard a voulu que pour le 700 ème anniversaire de la Confédération, je parte pour Haïti dans le cadre de Nova Helvetia. Quel ne fut pas le choc à la descente de l'avion, une petite cabane en face de la sortie de l'aéroport, trois musiciens jouaient et derrière... un bleu...! Etait-ce le ciel? Etait-ce le voyage? Etait-ce le mois de février? De passer de -7 à +32 degrés? Ou simplement c'était le plus beau bleu que j'aie vu! Je n'y ai plus pensé pendant un ou deux jours, jusqu'à ce matin où avec notre 4x4 nous sommes descendus sur une petite ville qui s'appelle Jérémie. Les vieux murs en torchis, colorés par des crépis aux pigments bleus mélangés avec le peu de ciment, brûlés par le soleil, leur donnaient des fractures de vie. J'ai commencé à dessiner les gens, les murs et les hasards de la vie, je les ai aimé. Je dessinai tous les jours, des têtes, des murs et je me suis rempli à la façon d'un photographe qui lâcherait des "clics", des "clocs" de hasard. Je n'y ai plus pensé après... et le temps passait. J'étais revenu dans notre Suisse avec pleins d'image sans savoir qu'en faire! Jusqu'au jour où j'ai vu un tableau de la période Byzantine où j'ai ressenti le même choc! Du bleu, du bleu, du bleu! Je ne voyais ni l'or, ni les rouges, ni les sujets, je me rappelle d'une seule chose, je pense que ça devait être une vierge orientale. A partir de ce jour là, je me suis enfermé dans mon atelier en quête de bleu. Je me rappelle des premiers moments où je recherchais ces bétons, ces fractures des Caraïbes où ces humains mouraient dans les murs. J'ai pendant longtemps bourlingué sur des matière huiles, acryliques, aquarelles et autres bêtises que l'on trouve dans les magazines des "Beaux Arts". Après deux ans de recherches, j'ai tout jeté et je suis repartis du début! Jaune d'oeuf, blanc d'oeuf, pigments, sable et colle. Par le plus grand des hasards j'ai fait la rencontre d'une directrice de Galerie qui m'a proposé une exposition pour les deux années suivantes et je ne sais pas pourquoi, j'ai dit "oui" en n'ayant rien. A partir de ce moment, je vivais intérieurement: mon âme aux Caraïbes mon corps en Suisse. Chaque geste me menait à des métamorphoses alchimiques, je chauffais des couleurs, je passais des chalumeaux dessus, comme là-bas en Haïti quand les maison brûlait... Je retrouvais ces restes de bois et ces restes de bleus de couleurs dans mon atelier. J'ai d'abord fait une première série de dix; des visages, des mains qui se cassaient dans ces bétons de matières que je venais de découvrir. Mais la violence me surprenait tellement que je n'ai pu faire autrement que de les poncer en les caressant jusqu'au moment où la matière devenait tactile. J'ai cherché de l'encaustique que j'ai chauffé avec un tout petit peu de thérébenthine, je leur ai appliqué cette matière comme pour panser les bleus de leur blues de vie.
Conclusion
L'art de
joe Boehler est multiple passant de pâtissier à sculpteur, les performances de
toutes sorte, la chanson et plus que tout l'art pictural et la matière. II y a chez lui une façon très complète de vivre sa vie et son art. Or quand on le rencontre en public on se trouve face à un personnages presque un viking pleins d'extravagances qui fait son spectacle et qui avec sa puissante voix ne laisse plus beaucoup de place aux autres qui ne s'imposent pas. Puis lorsqu'on le rencontre chez lui tout en gardant sa présence il devient soudain plus calme plus réfléchi et l' on peut discuter des heures de choses toujours plus intéressantes les une que les autres. Nous parlons d'alchimie, d'art de vie, avec lui on peut parler de tout. De plus il a toujours un petit quelque chose à vous offrir ou à déguster.
J'ajouterai à cette conclusion que ce petit compte rendu de l'art de Joe Boehler me laisse quelque peu perplexe et frustrée car il y a tellement de choses à raconter. Cette dizaine de pages ne sont même pas une esquisse et j'aurai voulu pouvoir en dire plus et vous faire rencontrer l'artiste, pour pouvoir dialoguer.
Sophie Meylan |